Le facteur k du janonisme
Sondages et marchés de prédiction se sont encore ridiculisés au Brésil. La victoire inattendue de Lula face à Bolsonaro-fils semble devoir beaucoup à la stratégie dite du janonisme, qui fait rêver la gauche française en quête d’une recette pour la victoire...
L'EXCÈSACTUALITÉMÉDIAS
Thomas Chazelle
11/7/20268 min lire


Début octobre, l’affaire semblait entendue : à l’issue du premier tour, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême-droite aspirant putschiste, arrivait deux points devant Lula, le sortant de gauche. Les petits candidats étaient tous de droite ou d’extrême-droite à des degrés divers. Logiquement, Bolsonaro était donné à 90% de chances de victoires selon Polymarket (le site de marché prédictif, sorte de mélange de casino politique et de fabrique de délit d’initié). Trois semaines après, Lula avait inversé la vapeur et gagnait avec 4 points d’avance, notamment grâce à un recul de l’abstention : trois millions d’électeurs supplémentaires se sont mobilisés (plus de deux points supplémentaires).
Le janonisme, triomphe du micro-militantisme ?
Derrière ce miracle électoral, nombreux sont ceux qui pointent le rôle du député Janones, y compris Lula lui-même qui l’a remercié dans son discours de victoire. Janones a jeté toutes ses forces dans la bataille numérique en particulier dans l’entre-deux-tours, transformant un groupe WhatsApp de 60 000 abonnés en une « armée de Lula » de 11 millions de sympathisants en trois semaines. Le « janonisme », surnom donné à sa stratégie de campagne, vise à favoriser les contenus pro-Lula sur les réseaux sociaux et à affaiblir ceux de Bolsonaro de manière coordonnée.
Cette guérilla numérique était en fait devenue une nécessité pour la campagne de Lula, les points d’accès à l’opinion publique (médias traditionnels, contacts interpersonnels, réseaux sociaux) étant très contrôlés. D’une part, les médias traditionnels sont concentrés autour de quelques grandes fortunes (par exemple Machado au Brésil, Bolloré en France) qui n'ont plus de pudeur à intervenir directement dans le traitement de l'information. D’autre part, les gens vivent maintenant dans des bulles sociales qui limitent les contacts entre électorats, et ces bulles sont encore amplifiées sur les réseaux sociaux. Mais au-delà de ces effets structurels, il ne faut pas oublier que les dirigeants américains des réseaux sociaux sont maintenant parties prenantes du trumpisme et pourraient avoir intérêt à agir en faveur des alliés politiques de l’extrême-droite étasunienne. L’algorithme peut donc être biaisé structurellement, mais aussi manipulé à la main ; on dispose maintenant d’éléments de preuve qu’Instagram (groupe Meta de Mark Zuckerberg) a restreint les comptes de Lula et sa boucle WhatsApp (groupe Meta également), au point qu’un tribunal a dû contraindre le groupe à mettre en place une égalité de traitement algorithmique entre les deux candidats. Ces dérives révèlent à quel point les algorithmes qui régissent une part croissante de notre vie publique devraient faire l’objet d’un contrôle démocratique.
Dans ce contexte médiatique extrêmement défavorable, le « janonisme » était devenu une nécessité. Son principe fondamental peut s’apparenter à une sorte de piratage comportemental des algorithmes de recommandation, qui décident des publications que le site montre à l’utilisateur en fonction de ses préférences et de nombreux facteurs opaques. Concrètement, la méthode est simple : Janones partageait un contenu sur la boucle WhatsApp en encourageant ses sympathisants à le regarder en entier, à le liker, à le commenter et à le partager ; autant d’indicateurs que les algorithmes exploitent pour déterminer qu’un contenu a plu et qu’il faut le montrer à davantage d’utilisateurs. Le janonisme est donc une incarnation pirate du micro-militantisme : de simples sympathisants passant à l'action par millions.
Les succès du janonisme ont inspiré la gauche française. Cette influence, favorisée par la traduction automatique, s’est notamment incarnée par un débat entre appel au blocage des comptes d’extrême-droite et stratégie d’évitement actif de ces contenus. Janones lui-même y a participé en défendant l’évitement actif plutôt que le blocage, qui permettrait selon lui de mieux tromper l’algorithme. La France a peut-être même déjà trouvé son Janones en la personne du député Antoine Léaument, qui revendique ouvertement une inspiration janoniste, avec un canal WhatsApp dédié et des consignes visant à booster la valeur algorithmique des publications pro-Mélenchon.
Le soldat janoniste entre micro-militant et antenne-relais
« L’armée de Lula », le nom du canal WhatsApp de Janones, était un nom bien choisi pour résumer sa stratégie. Ce canal est un outil de diffusion à sens unique : les abonnés ne peuvent pas répondre, les « ordres » tombent en continu, souvent en majuscules, signés du « général », son surnom. Dans ce dispositif, le soldat janoniste n'est pas vraiment un militant, mais plutôt une antenne-relais : il reçoit un signal, l’amplifie, et le diffuse. Je n’ai pas d’objection morale ou idéologique à cette stratégie, le jeu médiatique étant profondément biaisé comme nous l’avons vu. Mais j’ai quand même quelques réserves.
D’abord, le message n'est pas personnalisé, le même contenu circulant à l'identique d'un internaute à l'autre. Le soldat janoniste n’adapte pas le message et on lui demande même de ne pas répondre à l'adversaire pour éviter de booster ses contenus. Or, la force du micro-militant réside justement dans sa capacité à ajuster ses arguments à son interlocuteur.
Surtout, une simple antenne-relais ne joue aucun rôle de catalyseur d'opinion et d'organisation dans ses propres cercles sociaux, au contraire du micro-militant tel que je le concevais après la victoire du NFP. En s’immisçant dans des bulles hermétiques à la gauche, par les repas de famille, les conversations à la machine à café, les soirées ou, c’est vrai, certains réseaux sociaux, le micro-militant finit par devenir une référence pour son entourage proche. Sa parole pèse parce qu'elle s'appuie sur des relations préexistantes ; l’interlocuteur a en quelques sortes la main clouée à la table et doit subir une exposition répétée à « autre chose ».
Les comportements produits par le janonisme, eux, s'adressent à un algorithme, qui en dispose selon ses propres règles et sélectionne, lui, le contenu qu’il présentera à la masse de ses consommateurs. Le gain de reach se paie en qualité des interactions et quand l’engouement redescend, les canaux janonistes perdent tout intérêt. Oui, ils semblent avoir réussi à percer la bulle des réseaux sociaux. Mais jusqu'à quand ? Les algorithmes finiront par s'adapter : les plateformes ont les capacités techniques de traquer les comportements coordonnés. Et des interventions directes ne sont pas à exclure, comme nous l’avons vu précédemment dans le cas de Meta (comme le « shadowban », un affaiblissement de la présence en ligne sans censure explicite, déjà déployé en France en octobre). Enfin, c’est une approche que l'adversaire peut totalement copier – et l’extrême-droite brésilienne n’a pas attendu la fin de l’élection pour monter son équivalent bolsonariste de l’armée de Lula, avec quand même 2 millions de membres à la fin de l’élection. L’avantage compétitif offert par le janonisme est donc voué à s’effacer assez rapidement.
Les facteurs k de 2027
Je ne disqualifie pas pour autant le janonisme dans son ensemble. Le mouvement de masse sur lequel il s’est appuyé démontre la disponibilité de larges pans de la population pour la lutte contre l’extrême-droite. Nous avons eu beaucoup de débats en France sur les règles exactes du janonisme (bloquer vs ignorer, etc.). En réalité, la force du janonisme ne réside pas tant dans ces principes que dans sa stratégie fondamentale : la mise en mouvement de millions de micro-militants. Le janonisme n’est qu’une réalisation conjoncturelle de la stratégie micro-militante dans un contexte bien précis : le Brésil de 2026, où WhatsApp joue un rôle central, où les médias traditionnels et les algorithmes sont défavorables aux mouvements progressistes, et dans très courte campagne d’entre-deux-tours. Ces contraintes contextuelles sont vouées à évoluer rapidement, et certaines pratiques du janonisme cesseront d’être efficaces, rendant la recette peu transposable. Cependant, la verticalité du janonisme illustre magnifiquement un concept que j’emprunte de l’épidémiologie et qui peut nous aider à comprendre ce qu'on peut attendre du micro-militantisme : le facteur k.
Rappelez-vous un peu du Covid-19. Toutes les semaines, les mesures de contrôle mises en œuvre avaient pour objectif de faire reculer le R0, c’est-à-dire le nombre moyen de personnes contaminées par un malade. Un R0 inférieur à 1 indique qu’en moyenne, l’épidémie est vouée à se résorber (de mémoire il était de 3 au début de la pandémie). Le R0 est donc un nombre moyen, mais il peut cacher des disparités importantes. Je ne sais pas si vous vous rappelez de ce rassemblement évangéliste qui avait contaminé des centaines de personnes et constitué le premier gros cluster de propagation en France. Au contraire, la grippe saisonnière évolue de manière très homogène sans que des événements de propagation particuliers ne semblent jouer un rôle. Ces deux maladies pourraient en réalité avoir le même R0, mais elles varient par leur surdispersion, mesurée par le facteur k. Plus le facteur k est faible, plus la transmission est inégale : pour k = 0.1, 10% des malades sont à l’origine de 80% des contaminations. Dans ce cas, la plupart des chaînes de transmission s’arrêtent à une personne, mais quelques super-spreaders (super-propagateurs) atteignent de grands nombres de personnes.
Je pense que vous commencez à voir où je veux en venir avec mon facteur k. Sur la plupart des réseaux sociaux, le facteur k est très faible : quelques super-propagateurs, les influenceurs, répandent le plus efficacement le contenu, et la plupart des contenus auxquels nous sommes exposés ont crevé un seuil. Le janonisme produit en fait des « clusters » artificiels où des dizaines de milliers de personnes se coordonnent pour faire d’un contenu un super-spreader. Le problème, c’est que, comme Olivier Véran pendant le Covid, le propriétaire du réseau peut changer les règles à tout moment et casser cette stratégie. Les « pirates d’algorithme » janonistes devront ainsi, comme en cybersécurité, s’adapter continuellement à ces changements pour essayer de se jouer de l’algorithme.
Ce que je veux souligner, c’est qu’en revanche, le facteur k hors-ligne a de bonnes chances d’être bien plus élevé que le facteur k sur les réseaux sociaux. Certains micro-militants seront certes plus « virulents » que d’autres. Mais chaque individu a des opportunités similaires de transmettre ses idées à quelques personnes (sa famille, ses collègues, ses amis, ses voisins), en atteignant des gens qui auraient peu de chances d’être exposés à un discours progressiste dans les médias. Léaument, qui est trop malin pour copier-coller Janones, en parle lui-même en prenant l’exemple de la socialisation inversée : l’influence des jeunes générations sur leurs aînés. Ce mode de propagation est certes moins spectaculaire que les superpropagations en ligne. Mais, du moins pour le moment, aucun ingénieur de Meta ne peut shadowban un repas de famille ou une discussion à la machine à café.
Vous l’aurez compris, comme « recette pour la victoire », le janonisme est voué à une péremption rapide. Alors faut-il bloquer l’extrême-droite ou l’ignorer ? Faut-il se coordonner sur WhatsApp ou produire des vidéos avec la trend TikTok en vogue ? Répondre à cette question est une entreprise de « piraterie comportementale » des algorithmes qu’il faudra recommencer jusqu’à ce que ces algorithmes soient soumis au contrôle citoyen. Quelle que soit la recette précise pour le contexte français en 2027, le janonisme illustre la disponibilité des peuples en réseau du XXIe siècle pour une stratégie micro-militante de masse, en ligne et hors-ligne.
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The Network (Chiharu Shiota, 2024). Photo Philippe Biolatto
